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Travaux de recherche · Projet de traductions

Traduire « Les langues finiront »

Un livre sur la pluralité des langues, traduit dans des langues majoritaires et minorisées. Chaque traduction met sa thèse à l'épreuve : ce que les langues distinguent d'emblée, ce qu'elles rapprochent, ce qu'elles obligent à expliciter.

Le projet

Pourquoi un livre sur les langues ne peut pas se contenter d'une seule.

Le livre part d'une question : que signifie, pour la théologie, que la Parole de Dieu ne nous parvienne jamais qu'à travers des langues humaines, au pluriel, et que certaines de ces langues soient minorisées ? Il relit Babel et la Pentecôte, la parabole du bon Samaritain et le verset de Paul qui lui donne son titre (1 Co 13,8), à partir d'une langue minorisée, l'occitan.

Le traduire n'est donc pas une opération extérieure au livre : c'en est un prolongement. Sa réflexion s'y poursuit au contact d'autres langues, de leurs ressources et de leurs résistances. Chaque langue cible fait apparaître des distinctions que le français marque peu, en rend d'autres moins immédiates, et oblige à se demander ce qui, dans le texte, est réellement intraduisible.

Toutes les versions procèdent directement du texte français de référence. On peut ainsi comparer, d'une langue à l'autre, les choix faits pour un même passage.

Les versions

L'original, puis chaque traduction, avec la difficulté qui lui est propre.

« Les langues finiront » (1 Co 13,8)

Langues minorisées : une approche théologique Texte original en français · Mémoire de master, Université de Genève, février 2023 · texte de référence révisé en 2026 Une édition peut recevoir un titre propre ; le titre original est alors rappelé dans l'ouvrage. Lire la présentation du mémoire

    En cours : traduction ou révision en préparationEn relecture : texte établi, relu par un locuteurPubliée : version disponible

    Deux distinctions qui résistent

    Deux distinctions essentielles au raisonnement, mais qui ne se traduisent pas partout de la même manière.

    Deux couples de mots portent l'argument. Langue / langage : le livre ne parle pas du langage en général, mais des langues concrètes, celles qu'on parle, qu'on perd, qu'on transmet. Prochain / voisin : au chapitre IV, le locuteur en situation de diglossie connaît la langue de son voisin, et ce voisinage même l'éloigne de la sienne ; devenir le prochain de quelqu'un, selon la parabole du Samaritain, est un tout autre mouvement. En surligné, les langues où un seul mot usuel recouvre les deux notions. Elles restent capables d'exprimer la distinction, par un article, un mot composé, une périphrase ou une note ; mais le lexique ne la donne plus d'emblée, et le traducteur doit la construire selon une règle fixée à l'avance.

    Languelanguelangageprochainvoisin
    Françaislanguelangageprochainvoisin
    Portugaislíngualinguagempróximovizinho
    Italienlingualinguaggioprossimovicino
    Espagnollengualenguajeprójimovecino
    Catalanllenguallenguatgeproïsmeveí
    Anglaisa languagelanguageneighbourneighbour
    AllemandSpracheSpracheder Nächsteder Nachbar
    Néerlandaistaaltaalnaastebuur
    Norvégienspråkspråknestenabo
    Coréen언어언어이웃이웃
    Japonais言語言語隣人隣人 / 近所の人
    Lecture du tableau : les langues romanes qui y figurent disposent de deux mots usuels pour chaque couple ; l'occitan n'y est pas encore, faute d'avoir fixé la variété de référence et vérifié l'usage biblique. L'anglais distingue la langue (a language) du langage (language) par l'article, mais n'a qu'un mot courant, neighbour, pour le voisin et le prochain. Les langues germaniques présentent la situation inverse. En coréen et en japonais, un même mot usuel couvre chaque couple ; le japonais peut toutefois désigner le voisin de façon plus concrète (近所の人). Ce sont des équivalents lexicaux courants, non des limites de ce que ces langues peuvent dire. Il n'y a donc pas de langue « facile » pour ce livre, seulement des difficultés différentes.

    Les nœuds du texte

    Les passages où chaque traducteur doit s'arrêter.

    Babel n'est pas la Table des peuples

    En Genèse 10, les peuples se répartissent, « chacun selon sa langue » (hébreu לָשׁוֹן, lāšôn). En Genèse 11, l'humanité n'a qu'une seule « lèvre » (שָׂפָה, śāfâ) et elle est dispersée. Le mémoire s'appuie sur cet écart. Comment le garder quand la langue cible n'a qu'un mot courant pour « langue » et pour « lèvre » ?

    La Septante elle-même gomme en partie la différence, en employant le verbe de la dispersion dès Gn 10,32.

    Se disperser ou être dispersé ?

    En Gn 11,4, les bâtisseurs veulent-ils éviter de « se disperser », ou d'« être dispersés » ? L'hébreu emploie ici une forme non passive ; en 11,8, c'est Dieu qui « les disperse ». Le mémoire relève ce contraste, avec le commentaire de David Carr. Beaucoup de traductions mettent un passif en 11,4, et ce choix se défend. Mais faut-il, dans ce livre, laisser voir la nuance que le mémoire exploite ?

    Babel et la Pentecôte, un même verbe

    À la Pentecôte, la foule est συνεχύθη (Ac 2,6) : le verbe même de la σύγχυσις, nom que la Septante donne à Babel. Comment garder ce lien sans faire de la foule une foule « confuse » au sens psychologique, alors que précisément chacun comprend ? Le latin confundere, « verser ensemble », et ses héritiers romans s'y prêtent ; dans d'autres langues, une note sera peut-être nécessaire.

    Le titre et le verset

    Paul écrit γλῶσσαι παύσονται, que la plupart des traductions rendent par « cesseront ». Le titre du mémoire dit « finiront ». Faut-il un seul rendu, ou deux, l'un pour le titre de l'auteur, l'autre pour la citation de Paul ? L'édition brésilienne a choisi deux rendus, en gardant toujours explicite l'attribution à Paul.

    Devenir le prochain

    À la fin de la parabole (Lc 10,36), la question n'est pas « qui était le prochain ? » mais « lequel s'est fait le prochain ? » : le grec emploie le verbe « devenir ». Le mémoire s'appuie sur ce mouvement de « se faire prochain ». Plusieurs traductions traditionnelles disent « était » ou « a été » : faut-il alors s'en écarter, et le signaler ?

    Les langues au pluriel

    Tout le livre porte sur les langues. Le japonais ne marque pas le pluriel des noms dans la grammaire ; le coréen ne le marque que facultativement. Comment rendre la pluralité visible là où elle porte l'argument, et l'unicité là où elle est en jeu, comme pour la langue unique de Babel ?

    Un Dieu, deux noms

    En coréen, les protestants disent 하나님 (Hananim) et les catholiques 하느님 (Haneunim) ; la traduction œcuménique de la Bible a dû choisir. En japonais, le mot courant pour Dieu, 神 (kami), porte aussi l'héritage du shintō. Le nom de Dieu, ou celui de la Pentecôte, peut ainsi relever d'un usage confessionnel. Le glossaire doit-il suivre un usage, ou signaler le choix ?

    Ce que la première révision a appris

    Erreurs réelles, relevées dans la traduction portugaise.

    La première traduction achevée, en portugais du Brésil, a été entièrement relue contre le français, puis le relevé lui-même a été audité par un second relecteur. Les erreurs les plus graves ne tenaient pas à la langue elle-même. Elles tenaient à la difficulté de suivre un argument d'une page à l'autre, de garder la voix de l'auteur, et de ne pas reproduire les faiblesses de l'original. En voici quelques-unes, choisies parce qu'elles guettent toute traduction de ce livre.

    • Le texte disait« une prise de conscience a eu lieu »
      La traduction a dit« ocorreu uma epifania »
      Ce que cela apprendDans un livre de théologie, un mot religieux introduit sans raison n'est pas un ornement : il change le sens.
    • Le texte opposaitle voisin et le prochain (chap. IV)
      La traduction a rendu« prochain » tantôt par « próximo », tantôt par « vizinho »
      Ce que cela apprendQuand un argument repose sur l'écart entre deux mots, une seule occurrence mal rendue suffit à le faire disparaître. Il faut suivre ces mots d'un bout à l'autre du livre.
    • Le texte affirmaitsimplement, sans annoncer son plan
      La traduction a ajouté« Esta seção explora… », « É importante ressaltar… »
      Ce que cela apprendUne traduction qui explique le texte au lieu de le traduire change sa voix, et parfois son propos. Les ajouts se repèrent aussi sûrement que les omissions.
    • Le mémoire lui-même portait« Gn 8,31 », un verset qui n'existe pas, et une phrase où « réductionniste » devait se lire « pluraliste »
      La traduction a reproduitles deux erreurs, fidèlement
      Ce que cela apprendUne traduction fidèle transmet aussi les erreurs de l'original. D'où un texte de référence corrigé avant toute nouvelle langue.
    • Le texte distinguaitlangue / langage
      La traduction a confondu« língua » et « linguagem », jusqu'à « a confusão entre linguagem e linguagem »
      Ce que cela apprendLa distinction centrale d'un livre se perd plus facilement que n'importe quel détail. Elle se fixe avant de traduire, dans un glossaire, et se vérifie partout.
    • Le relevé corrigeaitdes citations de Calvin, Thomas d'Aquin, Bonhoeffer ou Ricœur d'après le français
      L'audit a rétablile texte des traductions publiées
      Ce que cela apprendUn relecteur peut, lui aussi, introduire des erreurs. Une citation publiée se vérifie dans son édition, elle ne se corrige pas d'après une autre langue.
    763remarques relevées
    648confirmées par l'audit
    57corrections reformulées
    26faux positifs ou simples questions de style, écartés
    32questions renvoyées à l'auteur

    Méthode

    Comment chaque version est établie.

    1. Un texte de référence uniqueLe mémoire de 2023 a été corrigé : erreurs de références, deux phrases clarifiées, dix-sept notes dont l'argument a été intégré au corps du texte. Toutes les langues partent de ce texte, jamais d'une autre traduction.
    2. Un glossaire avant la première lignePour chaque langue, les termes qui portent l'argument (langue, langage, prochain, langue minorisée, universel, kénose…) sont fixés et justifiés avant de traduire, avec une rétrotraduction en français quand l'auteur ne lit pas la langue.
    3. Traduction ou révision, par chapitresLes passages clés (Babel, la Pentecôte, le prochain, le verset du titre, la conclusion) sont accompagnés d'une rétrotraduction française.
    4. Un audit contradictoireLe relevé des corrections est revérifié par un second relecteur, qui écarte les faux positifs et signale les corrections qui introduiraient une nouvelle erreur.
    5. Les arbitrages de l'auteurNe remontent à l'auteur que les vraies difficultés : contresens, omission, ajout, incohérence de terminologie, question de droits.
    6. Une consolidation traçableToutes les modifications sont appliquées avec suivi, classées par nature : correction certaine, reformulation éditoriale, point à vérifier, décision d'auteur. Le texte de départ est conservé intact.
    7. Une relecture par un locuteur natifAucune version n'est publiée sans avoir été lue par un théologien ou un traducteur dont c'est la langue.
    • Citations bibliques. Les grandes Bibles modernes sont protégées. Selon la langue, on cite une version libre de droits, on obtient une autorisation, ou l'on traduit les versets cités en les vérifiant sur l'hébreu et le grec. Là où le livre analyse une traduction publiée, celle-ci est citée comme telle.
    • Citations d'auteurs. Elles sont reprises des traductions publiées dans chaque langue quand elles existent, ou traduites depuis l'original : Schleiermacher et Bonhoeffer depuis l'allemand, pas depuis le français.
    • Vérifications. Chaque correction porte un statut : validée, validée sous réserve de vérification, non vérifiée. Ce qui n'a pas été contrôlé sur un exemplaire n'est jamais présenté comme acquis.
    • Outils. Les traductions et leur révision s'appuient notamment sur des outils d'intelligence artificielle. Les choix éditoriaux relèvent de l'auteur ; chaque version est soumise à une relecture humaine avant publication.

    Vous souhaitez proposer une langue ?

    Vous souhaitez vous proposer pour la relecture d'une version, ou proposer une langue qui ne figure pas encore dans le projet, en particulier une langue minorisée ? Écrivez-moi.

    Pour les relectures, votre aide est particulièrement utile sur trois points :

    • le glossaire : comment votre langue distingue, ou non, langue et langage, prochain et voisin ;
    • le vocabulaire théologique, qui n'a pas toujours d'équivalent établi, ou en a un par confession ;
    • les citations : l'existence d'une traduction publiée de tel auteur, ou de la Bible, dans votre langue.