L’Errance nocturne

Alors il fallait peut-être que j’explique ceci: je creuse. J’en suis arrivé à la conviction qu’il fallait creuser. Une conviction tellement forte qu’elle n’en est pas resté à ça, juste une conviction comme on a des résolutions de nouvel an, mais que concrètement je fais cela, je creuse. Ici, là, avec vous. Donc je continue de creuser. Pourquoi l’Antonioni de la trilogie, pour Ozu, Satyajit Ray, et pourquoi eux-mêmes je les associe dans un même ressouvenir. Dans cette entreprise d’excavation, je déterre parfois des clefs qui semblent convenir aux trois, parfois seulement aux uns ou aux autres. Cette fois-ci la clef me vient d’ici . Elle me plaît bien, elle semble ne fonctionner qu’à la porte Antonioni, mais sans doute faudra-t-il encore creuser. Il ne s’agit plus de l’intérêt d’Antonioni pour l’abstraction de l’espace – admettez, c’était beau quand même – mais de la notion de “film d’errance nocturne”. Bah oui, c’est joli aussi. Ça inclut La Notte, ça vaut pour Mulholland Drive, ça explique en partie sans doute que j’ai passé un très bon moment avec Quand je ne dors pas. 

Non ho avuto la forza di andare a fondo

C’est en tout cas ce que dit Tommasso (Bernhard Wicki) à Lidia (Jeanne Moreau) au début de La Notte, depuis le lit de sa clinique milanaise. Je sais, je donne parfois l’impression de n’avoir vu qu’un film, mais comme je l’ai dit: je creuse. 

“Quante cose si finiscono per sapere se si resta un po’ soli. E quante cose restano da fare […] Mi viene il sospetto di essere rimasto un po’ ai margini di un’ impresa che invece mi riguardava. Non ho avuto la forza di andare a fondo.” – Tommasso, La Notte, Antonioni

Et ressurgit la question des marges. C’est aussi celle des lignes. Et je tourne autour depuis quelques posts. S’y mêlent pour moi les mots de talvera, de termièra, de frontière qui voudrait aussi dire langue. De cet espace qui précisément n’a pas de fond, qui reste linéaire comme la route dont parle Max Roqueta dans Verd Paradís, préfigurant si bien cet internet. 

Lungo il grattacielo della Pirelli

J’étais initialement parti pour parler de trois films, trois réalisateurs, trois années, et presque trois continents. 

La Notte (1961)
Sama no aji 秋刀魚の味 Le Goût du Saké (1962)
Mahanagar মহানগর The Big City (1963)

Justement presque trois continents du cinéma que finalement le peu de temps m’interdit d’aborder, encore moins d’explorer. Alors je les pose là avec déjà quelques notes ce qui me fait depuis 20 ans revenir à ces trois réalisateurs.

Antonioni
Ozu
Satyajit Ray

Les termes pour me référer à ces films depuis ma découverte de leurs réalisateurs, à l’occasion d’intenses rétrospectives et de douces rencontres amoureuses*, auraient pu être ceux du temps. Après tout ces films sont ceux d’une époque, ils me parvenaient en noir et blanc, au plus technicolor de ma jeunesse. Ils avaient pour eux l’autorité du temps, et nous venions les voir dans leurs temples, aux 3 Luxembourg pour Ozu, 5 Caumartin (?) pour Satyajit Ray, au Grand Action pour Antonioni.

Ce qui m’a retenu moi, c’est qu’ils mettaient leur caméra certes à un temps, mais que ce que j’en retenais moi c’était des lignes, des droites. Et ça, ça ne me ressemblait pas du tout, de ressortir d’une salle de cinéma extatique – ça d’accord – mais en pensant que ce qui m’y avait plu était de l’ordre de la géométrie. Je sais aujourd’hui qu’il faudrait le dire autrement. J’étais tombé sous le charme de “l’intérêt d’Antonioni pour l’abstraction de l’espace”. C’est comme cela qu’il faut parler d’Antonioni, et ce que fait très bien ce critique ici .  Je le trouve très bien parce qu’il m’a donné deux clefs, que je ne m’étais pas donné la peine de trouver avant, cette histoire d’abstraction de l’espace, et le nom du building sur la façade vitrée duquel glisse la caméra d’Antonioni dans les premières minutes de La Notte – et partant la confirmation que ce travelling* d’ouverture était remarquable. “the opening shot of La Notte that tracks down the Pirelli building”. 

C’était sans doute une de mes premières rencontres avec l’espace, et il avait eu lieu le long du gratte-ciel de la Pirelli. Un immeuble dont je n’avais pas même le bon goût de savoir, jusqu’à aujourd’hui, qu’il était un des monuments de Milan, qui n’avait retenu mon attention à aucune de mes arrivées à Milano Centrale, sur lequel, courant sur un tapis roulant de la palestra de l’Hotel Principe Di Savoia, mon regard de joggeur jetlagué, n’avait pas erré. Et c’étaient ses lignes à lui que mon esprit iconolâtre reliaient encore aujourd’hui au caténaire de la scène d’ouverture de Mahanagar. 

Note for self et qui voudra:

travelling fr tracking shot En