Soi coma ‘n ipopotam ensorrat dins la baldra

“Dès demain je retournerai suivre mon cours de linguistique. C’est le jour, demain, du cours de linguistique. J’y serai, invisible parmi les invisibles, silencieux et attentif dans l’épais brouillard de la vie ordinaire. Rien ne pourrait changer le cours des choses, monsieur. Je suis comme un train qui traverse tranquillement une prairie et que rien ne pourrait faire dérailler. Je suis comme un hippopotame enfoncé dans la vase et qui se déplace très lentement et que rien ne pourrait détourner du chemin ni du rythme qu’il a décidé de prendre.” – Roberto Zucco, B-M. Koltès

Dès deman m’entornarai seguir mon cors de linguistica. Deman es lo jorn del cors de linguistica. I serai, invisible entre los invisibles, suau e atentiu pel fum espés de la vida ordinària. Res poiriá cambiar lo cors del mond, sénher. Soi coma ‘n tren que dapasset passa per ‘na prada, e que res no poiriá far desralhar. Soi coma ‘n ipopotam ensorrat dins la baldra e que res no poiriá desviar fòra del camin e del ritme qu’a decidit de prendre.

Fins ara aviái curosament evitat tot contacte amb l’obra de Bernard-Marie Koltès. Coneissi pauc d’el, e malgrat el nombre de pèças dramaticas que vesi, encara ai de veire una seuna. Manquèri Lo Retorn al desert al mes de genièr ont auriái volgut veire Adama Diop. E las doas autras produccions me fasián pas tant enveja, a tort mai que probable. Mas M-B. Koltès a trobat lo biais de ieu. Èra Cap d’an, e per internet vegèri passar un article sus un afar que m’interèssa, qu’es lo ròtle de l’art dramatic dins la replicacion de las discriminacion. Soi d’aqueles que pensèm que la finalitat primièra de l’art dramatic es la justícia. Lo tèxt es trach d’un entreten dins Masques, al 1r trimèstre de 1984, e tracta de Cai oèst

 «Je trouve que le rapport que peut avoir un homme avec une langue étrangère ­ tandis qu’il garde au fond de lui une langue “maternelle” que personne ne comprend ­est un des plus beaux rapports qu’on puisse établir avec le langage ; et c’est peut-être aussi celui qui ressemble le plus au rapport de l’écrivain avec les mots.» – M-B. Koltès

Tròbi que lo raport qu’un ome pot aver amb una lenga estrangièra, mentre que garda al fons d’el una lenga “mairala” que degun comprend pas es un dels raports mai bèls que se pòscan establir amb lo lengatge; e es tanben benlèu lo que retrai mai lo rapòrt de l’escrivan amb los mots

Tot segur l’interrogacion de Koltès es mai que linguistica, e mai pas brica. Pr’aquò interpèla. E m’agradariá de plaçar mas magras reflexions, vagament linguisticas, a l’ombra de sa pensada. 

Koltès et Salvatore Quasimodo

J’allais m’excuser par avance de publier ici des notes prises le jour de l’an sans pouvoir resituer mentalement quel blog, quel compte  Twitter ou page Facebook me les avait fait découvrir. L’une concerne une page de Bernard-Marie Koltès, tirée de Combat de nègres et de chiens, et citée dans Une Part de ma vie (Éditions de Minuit). L’autre sont les vers célèbres du poète sicilien, prix Nobel de littérature, Salvatore Quasimodo. Ils viennent clore une lettre de François Koltès, frère du précédent, au comédien, auteur et metteur en scène italien Pippo Delbono. La lettre, partagée par Nicolas Roméas sur son blog, est disponible ici.

En 1986 Patrice Chéreau met en scène Quai ouest, écrit un an auparavant par Bernard-Marie Koltès. Comme le souligne l’entretien repris dans Une Part de ma vie on devait y retrouver “la situation de personnages ne parlant pas leur langue maternelle. On trouvait cela aussi dans Combat de nègres et de chiens” notait l’interviewer avant de citer la page en question:

 «Je trouve que le rapport que peut avoir un homme avec une langue étrangère ­ tandis qu’il garde au fond de lui une langue “maternelle” que personne ne comprend ­ est un des plus beaux rapports qu’on puisse établir avec le langage ; et c’est peut-être aussi celui qui ressemble le plus au rapport de l’écrivain avec les mots.»

Pourquoi les notes prises ce jour-là viennent agréger les deux frères, et un auteur comme Salvatore Quasimodo, je n’en suis pas sûr. Ce que je sais c’est qu’en dépit de l’intérêt personnel profond que j’y trouve, je ne peux détacher ces notes d’un souvenir des Nègres de Genet, de Jean-Paul Sartre. Ces deux dernières sûrement en raison du procès qui opposa François Koltès à la Comédie-Française en 2007 (voir ici)

Dans Une Part de ma vie Bernard-Marie Koltès continuait ainsi:

“Et puis cela permet de raconter certaines choses qu’on ne pourrait pas dire autrement. Dans La Fuite…, par exemple, Chabanne, lorsqu’il comprend qu’il est vraiment seul, oublie brusquement le français et se met à parler arabe, tandis que celle qui l’aime continue malgré cela à comprendre ce qu’il dit. Ou bien, dans Quai ouest, une vieille Indienne, […] lorsqu’elle meurt s’enfonce dans la mort d’abord en français, puis en espagnol, et, à la toute fin, dans sa langue indienne inconnue de tous.”

C’est tout simplement une question qui me hante depuis plusieurs années, et qui voit comme très souvent le théâtre seul sait le faire, perçant le réel façon rayon vert du coucher de soleil, traversant du fond de la scène jusqu’au fond de la salle. Que cette question, entre autres, ces questions, aient été considérée comme de la matière théâtrale et exprimées si clairement par quelqu’un comme Koltès, cela devait suffire pour un premier janvier à aborder l’année 2016 avec détermination et appétit.  

Ognuno sta solo sul cuor della terra
trafitto da un raggio di sole :
ed è subito sera.

Chacun est seul sur le cœur de la terre
transpercé d’un rayon de soleil
et soudain le soir.

Acque e terre (1920-1929)
(Ed. Cahiers de l’Hôtel de Galliffet, Poèmes, Salvatore Quasimodo, 2012)

À lire:

Présentation d’Une Part à ma vie sur le site des Éditions de minuit ici