‘Tis a pity she’s a whore – le spectateur chat de Schrödinger

Que va-ton voir quand on va voir Dommage que ce soit une putain ? Ou plutôt qu’a-ton vu une fois qu’on l’a vue ?  La première vue ce soir à la Tempête me laisse dans une certaine perplexité. L’exubérance et la réflexion sur l’obscénité ne me semble pas nécessairement hors sujet. Je veux bien croire que ce théâtre ait existé, et puisse encore avoir sa place aujourd’hui, mais cela ne suffit sans doute pas à donner à la pièce droit de citer au répertoire. 

La dernière fois que j’ai vu l’histoire d’un inceste sur scène, c’était par la grâce de Jérôme Savary et de sa mise en scène – talentueuse – de l’Importance d’être constant. On est en 1996 au Théâtre national de Chaillot. Samuel Labarthe et Rupert Everett ont respectivement 34 et 37 ans. John Worthing et Algernon Moncrieff sont amants, courent ensemble les jupons (Clotilde Courau, Claire Keim), avant de découvrir qu’ils sont frères. C’était léger, frais, et surtout les deux playboys ne découvraient qu’à la toute fin de la pièce qu’ils sont frères. 

“Deux amis «très» amis découvrent qu’ils sont frères. […] On se régale avec […] les deux play-boys, excellents l’un comme l’autre, Samuel Labarthe et Rupert Everett, élégant dandy wildien dont le torse nu et musclé fait, dès le début, frissonner la salle.” – L’Express, février 1996

OK Annabella et Giovanni sont frère et sœur, le savent, s’avouent et consument cet amour dès le début de la pièce. Visconti, qui représenta la pièce en français, savait-il sans doute, comme Savary, qu’il ne faut représenter le monstrueux que sous les traits du beau. Il choisit en 1961 Romy Schneider et Alain Delon pour jouer les protagonistes. 

Attendez, Jean-Edouard est beau, Odile est belle, ils sont à Venise, la plus belle ville du monde. Vous connaissez Venise ? Nan, faut y’aller Xavier ! Tout le monde aime les cartes postales. Tout le monde aime les couchers de soleil. Pourquoi refuser ça ? Mettez-les nous sur les gondoles, hein ? – Les poupées russes, Cédric Klapisch

On est à Parme. Annabella est belle, Giovanni est beau, ou plutôt le spectateur-Meyerhold qui n’oublie pas un instant qu’il a affaire à des acteurs voit Romy Schneider qui est belle et Alain Delon qui est beau. L’inverse étant vrai le spectateur-Konstantin-Sergueievitch n’oublie pas un instant qu’il s’agit d’un frère et d’une sœur résolumment incestueux. Bref est-ce dans ce complexe où le spectateur est plongé que réside l’intérêt de la pièce ? Le spectateur est pris entre deux feux. C’est un spectateur-chat-de-Schrödinger, ET spectateur-Meyerhold ET spectateur-Sergueievitch. Quelle est cette caisse de résonance ?

“Dès que le spectateur est assis à sa place et que le rideau s’ouvre, nous nous emparons de lui, nous lui faisons oublier qu’il est au théâtre. Nous l’attirons à nous, nous faisons en sorte qu’il soit avec nous dans notre cadre, notre atmosphère, dans le milieu est à cet instant sur la scène.” – Konstantin Sergueïevitch, cité dans Écrits sur le théâtre, Evgueni Vakhtangov

Là où le jeu du travestissement, de la gémellité exploitait à plein la thématique baroque des sens trompeurs, du theatrum mundi et  de la vida/sueño, un jeu où le trouble est sur scène, avec John Ford le trouble, le dédoublement, le cauchemar est dans le public, chez le spectateur. Pris au jeu du voyeurisme, ce dernier ne se voit offert aucune caution moral.  Giovanni n’est pas blâmé, ni même châtié. C’est un jeune-homme brillant.

‘Tis a pity she’s a whore – le spectateur chat de SchrödingerLe spectateur reste seul avec son désir de voir le sexy Delon embrasser la sexy Romy, à voir ces deux corps s’aimer sur scène. Seul il doit démêler la problématique de la théâtralité, organiser sa propre casuistique. Le sujet est odieux, mais spectateur je fais le tri. Tantôt ce sont les acteurs que je veux voir se rapprocher. Je prends cinq et je retiens deux. Tantôt je reviens au sujet, en quête de son redeeming feature, d’un signe, quelque chose, un rien qui puisse donner à la pièce un caractère édifiant. Justement rien n’y fait. Les rodomontades du prêtres y font comme une croix devant un mort. Les feux de l’Enfer ont au mieux le charme vulgaire d’une rampe à gaz dans une cheminée de soap opera américain. Le spectateur qui lui ne cesse de se poser des questions travaille à plein, incertain de ce qu’il regarde. 

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